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MARIAGES
MIXTES
Francais & Africains - William B. Cohen
Le nombre de mariages interraciaux peut révéler
dans quelle mesure un certain groupe en accepte un autre ou le rejette.
Immédiatement après leur fondation, les colonies se trouvaient
marquées par un déséquilibre numérique important
entre les sexes car colons et engagés étaient, dans leur
majorité, du sexe masculin. Les autorités essayèrent
de remédier à la situation en faisant venir de France des
femmes blanches. Ces femmes, le plus souvent des orphelines, des vagabondes,
des prostituées ou tout autre élément indésirable
de la société, se voyaient acceptées avec empressement
comme compagnes par des Blancs qui partageaient d'ailleurs souvent leur
origine sociale2. Mais comme l'élément féminin de
la population blanche resta en nombre insuffisant, les colons se trouvèrent
encouragés à satisfaire leurs besoins sexuels avec des femmes
de l'autre race. En 1681, un administrateur de Saint-Domingue signalait
que quatre mille Blancs, mais seulement quatre cent trente-cinq Blanches,
vivaient dans la colonie. En 1713, le gouverneur Blénac reconnaissait
que " le nombre des garçons était plus considérable
que celui des filles, ce qui jet[ait] les garçons dans le désordre
par des concubinages publics avec des négresses et des
mulâtresses "'. Que les Blancs n'aient pas hésité
à entretenir des rapports sexuels avec des femmes appartenant à
une autre race ne signifie nullement qu'ils acceptaient les principes
de l'égalité Raciale. Ce fait souligne beaucoup plus l'existence
des besoins physiques éprouvés par ces derniers et des moyens
auxquels ils eurent recours pour les assouvir au sein d'une société
incontestablement dominée, tant sur le plan économique que
politique, par les Européens.
Par contre, un mariage avec une femme d'une autre race peut s'interpréter
comme le signe d'une tolérance plus grande. Les mariages de ce
genre furent rares mais on peut cependant en relever un certain nombre.
Un visiteur qui avait séjourné aux Antilles en 1640 remarqua
que si les femmes noires embrassaient le catholicisme ou épousaient
un homme blanc, elles se trouvaient affranchies et " tenuefs] en
honnête société de femme ". Cependant, ces unions
mixtes n'étaient qu'un expédient car, comme l'explique l'auteur,
" faute de femmes françaises, on s'accommode à cette
nécessité "2. On rapporte qu'en 1680 vingt mariages
entre des hommes blancs et des femmes noires ou des métisses furent
célébrés5. Un officier de marine raconte, à
propos des colons de l'île Bourbon dans l'océan Indien, qu'en
1674 "ces misérables demandaient des femmes, la plupart ayant
été contraints d'épouser des négresses, leurs
esclaves ". Toutefois, cette coutume matrimoniale engendrée
par la nécessité ne pouvait durer. Les autorités
de l'île insistèrent sur le fait que du droit de domination
des Blancs découlait un système de caste qui interdisait
les mariages mixtes. Elles précisèrent que de telles unions
" dégoûteraient! les noirs du service " et que
cette défense s'appliquait également aux Noirs désireux
d'épouser une femme blanche, ceci afin d'éviter toute "
confusion "5.
Le Code qui s'appliquait aux esclaves des Antilles - le Code noir de 1685,
inspiré du droit romain - déclarait tous les hommes libres
égaux entre eux, quel que fût leur statut antérieur
; il permettait à un maître d'épouser son esclave
à condition qu'elle et ses enfants fussent affranchis. En imposant
une amende au colon vivant en concubinage et en confisquant la mère
et les enfants nés de cette union illégitime, le Code espérait
décourager l'exploitation sexuelle des esclaves. Il restait néanmoins
plus un rêve de légiste qu'une réalité sociale.
Les murs des Blancs et les règlements royaux (tant à
Versailles qu'aux colonies) affaiblissaient nombre de ses articles. Les
maîtres continuèrent d'abuser des femmes noires vivant dans
leur plantation et ne se virent retirer ni leurs concubines ni les enfants
qu'ils avaient engendrés. Le Code noir autorisait le mariage entre
des Noires affranchies (esclaves devenues libres grâce à
leur union avec des Blancs) et des Européens mais on ignora très
vite cette clause. Dès 1667, c'est-à-dire avant la promulgation
du Code, on avait essayé de décourager les mariages mixtes
à la Guadeloupe ; en 1711, cette colonie devint la première
à les prohiber. Le Code de 1724 fit de même en Louisiane,
ces nouvelles lois reflétant bien les préjugés propres
à chaque région1. Même le clergé des colonies
dénonçait le croisement des races alors qu'il aurait dû
insister sur l'égalité de tous devant le sacrement du mariage
; le supérieur qui se trouvait alors à la tête des
missions y voyait une " conjonction criminelle d'hommes et de femmes
d'une différente espèce " donnant naissance à
" un fruit qui est un monstre de la nature "2.
Si, dans les années 1660, certains colons avaient pris pour femmes
des Noires, leur nombre avait, face à l'hostilité ambiante,
rapidement décliné. Le père Labat, en mission aux
Antilles quelque trente ans plus tard, rapporte n'avoir connu " dans
nos isles du Vent que deux blancs qui eussent épousé des
Négresses "3.
L'interdiction touchant les mariages interraciaux, stipulée par
la loi, avait pour but d'éviter toute confusion entre le statut
des hommes libres et celui des esclaves. Il s'agissait donc de maintenir
intacts les rapports entre esclaves et maîtres. Toutefois, la question
de race n'était pas étrangère à cette défense.
Si tous les hommes blancs se voyaient frappés de l'interdiction
d'épouser une femme noire, qu'elle fût esclave ou affranchie,
tous les hommes libres n'étaient pas soumis à cette même
interdiction comme le prouve le cas des affranchis. Prenons pour exemple
la Louisiane. Son Code des esclaves, qui date de 1724, reprenait la clause
de 1685 selon laquelle un maître ne pouvait prendre ses esclaves
pour concubines, sous peine d'encourir de lourdes amendes. Un autre article
interdisait également aux affranchis noirs ou métis toute
exploitation sexuelle de leurs esclaves. Cependant, en épousant
ces dernières, ils pouvaient échapper à la peine
prévue, solution inaccessible aux Blancs puisque, comme nous l'avons
vu, une telle union était, dans leur cas, inacceptable1.
Les lois contre le croisement des races ne relevaient donc pas du seul
désir de maintenir intact le système esclavagiste. Ceci
est confirmé par certains jugements portés sur l'union entre
hommes blancs et femmes de couleur libres. Ainsi, un tel mariage était,
selon le père Dutertre, un " désordre épouvantable
et presque sans remède "2. Quelques années plus tard,
on alla même jusqu'à le dénoncer en termes qui frisaient
le déterminisme biologique ; un haut fonctionnaire, se faisant
l'écho des planteurs et de ses collègues, s'exprimait en
1681 de la façon suivante :
Je suis déjà convaincu, par ma propre expérience
du mauvais succès de ces mariages d'où naissent beaucoup
de scandale et de désordre... Il est vrai que la débauche
des Espagnols et des Portugais les a portés à s'allier avec
un sang si impur, mais aussi peut on dire que leurs colonies sont des
colonies d'abomination, de vice et d'ordure et il est venu de là
un peuple si malheureux et dont la faiblesse est si grande qu'une centaine
de flibustiers en chasseraient un mille de cette canaille.
Certains Blancs de basse classe épousaient en effet des femmes
de couleur mais ces mariages étaient considérés ignominieux
et, par là, inacceptables dans les classes supérieures.
Louis XIV révoqua le titre de plusieurs nobles qui avaient pris
des femmes de couleur comme épouses4. Toutefois, le choix d'un
conjoint et les lois s'y rapportant ne constituent pas nécessairement
des preuves de racisme. Après tout, n'est-il pas de coutume de
choisir son partenaire au sein du groupe ethnique, social ou religieux
auquel on appartient ? Il n'est donc pas impossible de donner une autre
signification aux lois limitant les mariages mixtes. Comme nous le savons,
un mariage sous l'Ancien Régime pouvait être dissout s'il
était jugé malséant ou infamant pour l'un des membres
de la famille. Une trop grande différence sociale ainsi que la
conduite d'un des conjoints pouvaient également en entraîner
l'annulation1. Mais si l'on replace les lois concernant les unions interraciales
dans un contexte social plus large, on découvre alors plus aisément
le racisme dont elles sont entachées car les lois et les coutumes
de l'époque instituaient des différences entre Blancs et
Noirs dans des domaines dépassant le simple cadre matrimonial.
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