DE L'OUBLI A L'HISTOIRE
Oruno D. Lara
Espace et identité caraïbes
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ANCIEN MONDE ET NOUVEAUX MONDES
LA RESISTANCE DES KARIB INSULAIRES

Dans l'arc oriental, les attaques Karib portèrent surtout sur l'île de Puerto Rico, le maillon faible de l'occupation espagnole.
Le bénédictin Inigo Abbad y Lasierra, dans son Histoire de Puerto Rico parue en 1788, a laissé un récit du soulèvement de 1511. Le Gouverneur Juan Ponce de Léon avait fondé le village de Caparra, tandis que le Capitaine Cristobal de Sotomayor établissait celui de Guanica. La répartition des indigènes au service des Espagnols entre ces deux établissements les poussèrent à se défendre.
Le cacique Agueibana avait bien accueilli les Espagnols. Après un voyage à l'Espanola avec Ponce de Léon, il mourut avec sa mère et son beau-père. Son frère et successeur, « ennemi des Espagnols », réunit les caciques de l'île et prépara la guerre. Il calcula qu'il lui faudrait 3 000 hommes dirigés par le cacique Guarionex pour attaquer les établissements espagnols et en finir avec les occupants. En outre, tous les autres caciques devaient également se soulever dans leurs districts. Ils commencèrent par s'attaquer aux Espagnols circulant seuls puis, une nuit, ils incendièrent Guanica et tuèrent bon nombre de colons dans leurs fermes avec leurs massues. Une centaine d'Espagnols, sous les ordres du gouverneur, demanda de l'aide à l'île voisine (la Espanola), envoya des espions surveiller les mouvements de l'ennemi : « afin de l'attaquer quand on pourrait le faire avec avantage ». Agueibana campait, avec une armée de 5 à 6 000 hommes, près du Rio Coayuco. Attaqués et défaits par les Espagnols, ils décidèrent de « recourir aux Karib qui seuls pouvaient tenir tête aux Espagnols », « leurs plus cruels ennemis ». De Saint-Domingue arrivèrent des renforts et des chiens dont le célèbre dogue Becerrillo.
Une armée de 11 000 hommes dans la province de Yagueca (Anasco) fut décimée par la charge des arquebusiers espagnols. Leur chef, le cacique Agueibana, fut tué. Les Espagnols cherchaient surtout à abattre les chefs militaires, comme « ce cacique qui portait sur sa poitrine une plaque d'or, marque distinctive de son rang ».
Les Karib commandés par le Cacique Yahureibo attaquèrent les petites habitations. Les Espagnols donnèrent l'assaut avec leurs chiens mais ils furent battus. Becerrillo mourut sur le coup, atteint par une flèche empoisonnée : « Les Karib mirent à la voile avec des prisonniers. Ils renouvelèrent souvent leurs attaques, débarquant sur différents points de la côte, principalement depuis la pointe orientale de l'île jusqu'à la ville, ils brûlaient les maisons, ravageaient les propriétés, volaient les bestiaux, et à chaque fois ils tuaient des Espagnols et des Indiens et faisaient beaucoup de prisonniers ».
Il fut question d'abandonner l'île. En mai 1512, Ponce de Léon partit de Séville avec trois navires et trois cents hommes de guerre pour une expédition contre la Guadeloupe. Les Karib, cachés en embuscade, fondirent sur ceux qui débarquèrent, les tuèrent et firent des prisonniers. Ponce de Léon regagna Puerto Rico d'où il expédia les trois navires pour châtier les indigènes de la Terre Ferme.
Don Diego Colomb, fils de l'Amiral, décida de fonder dans l'île une agglomération, Daguao et rassembla des gens de Saint-Domingue pour la peupler. Voyant le danger d'un tel établissement, les Karib résolurent de le détruire : « Ils armèrent en guerre leurs pirogues et leurs canots, s'y embarquèrent en grand nombre et la nuit, attaquèrent le nouveau village, y mirent le feu, tuèrent et firent des prisonniers. Ils embarquèrent aussi du bétail. » Le village ne fut pas rétabli. En 1524-1525, il fut décidé que les indigènes non Karib de Saint-Domingue, de Puerto Rico et autres îles « vivraient libres et ne seraient pas répartis ». On autorisa à faire la guerre aux Karib et à les soumettre à l'esclavage comme « anthropophages, sodomites et incorrigibles ».
Les richesses du Mexique et de la Côte ferme attirèrent tous les habitants. Beaucoup émigrèrent malgré la défense faite en 1526. Les indigènes et les nègres quittèrent leurs maîtres et s'enfuirent dans les montagnes de Coquille et celles qui dominent le village d'Anasco. De là ils descendirent pour commettre des vols dans les villes de Caparra et de San German. Les Karib continuèrent leurs ravages. En octobre 1528, une centaine d'entre eux débarquèrent et ruinèrent les habitations et les mines. Des mesures défensives furent prises par les Espagnols : instruction religieuse des indigènes et de leurs enfants, tous les matins conduits à l'église, ordre aux habitants célibataires de se marier, de ne pas quitter l'île sous peine de confiscation de leurs terres et de leurs indigènes.
Le 18 octobre 1529, les Karib entrèrent dans la baie de San Juan avec huit pirogues. L'artillerie du fort ne leur permit pas de débarquer, mais ils s'emparèrent d'un vaisseau qu'ils coulèrent avec son équipage, faute de pouvoir l'emmener. Les habitants reçurent l'autorisation d'armer deux corsaires pour attaquer les Karib. Des corsaires français débarquèrent à San German, brûlèrent la ville puis mirent à feu et à sang les îles Mona, Coche, Cubagua. Entre 1525 et 1530, Karib et Français alternèrent.
Deux hurricanes, en 1530, ravagèrent les îles. Les Karib manquant de vivres, vinrent en chercher à Puerto Rico sous la conduite du Cacique Jau-reybo. Ils tuèrent une trentaine d'Espagnols et plus tard, se mirent à la chasse aux chiens sauvages. Cinq navires armés de Saint-Domingue parti rent pour la Dominique où vivait le cacique Jaureybo. Ils attaquèrent de nuit et reprirent des Nègres, des indigènes et des Espagnols capturés à Puerto Rico. Cette expédition et d'autres augmentèrent les efforts des Karib « pour exterminer les habitants de Puerto Rico ».
Pour le peuplement de Trinidad, on autorisa le recrutement d'habitants de Puerto Rico, « assez pour en remplir deux caravelles et plusieurs embarcations -. L'une d'elles fit naufrage pendant le voyage. Quant à ceux qui atteignirent l'île de Trinidad, ils périrent des mains des indigènes. Puerto Rico était si dépeuplée qu'en 1532, le roi ayant ordonné d'armer deux galères contre les Karib, « on eut bien de la peine à trouver assez d'hommes pour former leur équipage ».
Très tôt, dès le début du XVIe siècle, des nègres cimarrons se joignirent aux indigènes pour combattre les Espagnols dans les îles et sur le continent. Dans l'île la Espanola, le cacique Guaorocaya ou Guarocuya (plus connu sous son nom espagnol d'Enrique) soutint avec l'aide des cimarrons la longue guerre du Bahoruco de 1519 à 1533- La guerre fut déclarée le 18 octobre 1523 par l'Audience de Saint-Domingue. Malgré la présence d'un chef de guerre envoyé par la Couronne espagnole, Francisco de Barrionuevo, capitaine général, pour diriger la lutte, l'Audience dut se résoudre à négocier en mai 1533 avec le cacique l'arrêt des hostilités. Barrionuevo le rencontra et lui octroya au nom du roi la liberté et la sécurité, ainsi que le droit de vivre dans les montagnes du Bahoruco de manière autonome.
Dans les palenques et les cumbes du continent, nègres et indigènes s'unissaient pour fabriquer des armes (y compris des armes à feu) et se défendre dans les montagnes. Ils obéissaient tous à un chef qui avait sous ses ordres plusieurs troupes avec leurs capitaines. Il existait, en dehors de cette structure purement auxiliaire, un ordre étatique que les Espagnols et les Portugais au Brésil ne parvinrent jamais à observer et à comprendre.
Indigènes et nègres fugitifs combinèrent leur stratégie et tactique militaire selon le milieu insulaire ou continental. Dans les palenques par exemple, comme dans les quilombos du Brésil situés dans de vastes régions montagneuses et forestières, les indigènes participèrent, sous la direction des nègres cimarrons, à des guerres de longue durée dans un système d'offensive et de retrait pratiqué par les ancêtres angolais et congolais. Dans les îles, malgré un apport certain des forgerons nègres pour la fabrication des armes, la stratégie militaire resta pendant longtemps une affaire Karib.
A partir des années 1620-1630, une occupation progressive des îles de l'arc oriental s'effectua, favorisée par l'impuissance des Espagnols. Cette implantation des Anglais, Français et Hollandais se heurta à une vigoureuse et longue résistance des Karib qui s'affirma jusqu'à la fin du XVIIIe siècle.

 

 

 

 

 

 

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