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Oruno D. Lara
COLOMB DANS LE TEXTE
La disparition de la majorité des documents autographes
de Christophe Colomb - depuis le XVIe siècle vraisemblablement
- ne permet pas de cerner le personnage et ses intentions profondes. Quand
il appareille de Palos avec ses trois navires le vendredi 3 août
1492 à huit heures du matin, le dessein de Colomb est-il de se
rendre en Asie ? de découvrir des îles et des terres inconnues
? Impossible de répondre à ces questions. Une seule certitude
: selon les capitulations de Santa Fé du 17 avril 1492 (cinq articles),
les rois d'Espagne lui conférèrent les titres d' «
Amiral, vice-roi et gouverneur général de toutes les îles
et terres fermes qu'il découvrira et prendra ».
Les exigences de Colomb confirmées le 30 avril dévoilent
une dimension de l'entreprise : la conquête. Il ne cessera pas de
revendiquer ses pré rogatives de capitaine de guerre : «
Je dois être jugé comme un capitaine qui est parti d'Espagne
pour conquérir jusqu'aux Indes des gens belliqueux, nombreux, aux
coutumes et à la religion contraires aux nôtres (...), je
dois être jugé comme un capitaine qui, depuis longtemps jusqu'à
maintenant, porte la cuirasse sur le dos, sans la laisser une heure .
»
En mai 1499, Colomb souligna fermement sa volonté de conquête
: « Quand je vins ici, j'amenais beaucoup de gens pour la conquête
(para la conquista) de ces terres (...). Je leur avais dit clairement
que je venais pour conquérir (a conquistar) et non pour repartir
bientôt. »
Au cours de son premier voyage, on le voit multiplier les prises de possession
et faire la guerre aux indigènes sans trop se soucier de la souveraineté
éventuelle du «Grand Khan » sur les îles qu'il
découvrait.
Au vrai, si l'on ne connaît pas les arrières pensées
de Colomb quand il embarque en Espagne, son comportement se dévoile
quand il pénètre en octobre 1492 dans les eaux de la Méditerranée
des Caraïbes. Dès son arrivée à Guanahani (Bahamas)
le 11 octobre, l'Amiral, bannière déployée, notaire
à ses côtés (Rodrigo de Escovedo) prit possession
de l'île. Dès qu'il put interroger les indigènes,
il ne cacha plus son obsession : « pour ma part, je faisais bien
attention et m'efforçais de me rendre compte s'il y a de l'or ».
Le 13 octobre, il décida de faire voile « au sud-ouest, chercher
l'or et les pierres précieuses... » . Finalement, on le voit
absorbé par deux objectifs : conquérir des terres et trouver
de l'or.
Les Karib s'esquissent progressivement dans le Journal de bord du 11 octobre
au 23 novembre 1492. Ayant observé des « marques de blessures
sur le corps » de certains indigènes de Guanahani, Colomb
leur demanda « par signes » quelle en était l'explication
: « Ils me firent alors comprendre qu'il y avait des hommes qui
venaient ici de certaines îles voisines, qui voulaient s'emparer
d'eux et qu'ils se défendaient. »
Le dimanche 4 novembre, devant les côtes cubaines, il apprit des
indigènes l'existence de populations étrangères aux
mœurs particulières : « II comprit, en outre, que dans
ces mêmes régions, il y avait des hommes qui avaient un seul
œil, et d'autres qui avaient des museaux de chien et qui se nourrissaient
de chair humaine : sitôt qu'ils en capturaient un, ils le décapitaient
et buvaient son sang, et ils lui coupaient la nature . » Colomb,
qui ne comprend rien au discours des indigènes, leur attribue des
paroles qui sortent directement de son imagination.
Poursuivons dans la découverte des Karib et arrivons au vendredi
23 novembre, date de leur naissance dans le Journal de bord de l'Amiral.
La Santa Maria et la Nina navigaient en longeant la côte sud de
Cuba (Oriente). Des indigènes qui « accompagnaient »
Colomb lui montrèrent l'île d'Ayti : « Ils disaient
que c'était une grande île, habitée par des hommes
qui avaient un seul œil au milieu du front, et par d'autres qui s'appelaient
Canibales, et dont ils semblaient avoir une peur affreuse. Aussitôt
qu'ils se rendirent compte que l'on se dirigeait vers cette terre, il
dit qu'ils ne pouvaient plus parler de frayeur, car ils disaient que ces
hommes-là les mangeaient, et qu'ils étaient très
bien armés 24. » Le lundi26 novembre, devant les côtes
d'Ayti, Colomb continua de fignoler ses découvertes : « II
dit que tous les gens qu'il a trouvés à ce jour ont une
immense crainte de ceux de Caniba ou Canima, qui d'après eux, vivent
dans cette île de Bohio, laquelle doit être très grande,
à ce qu'il semble. Il croit que ces derniers vont capturer les
autres sur leurs terres et en leur maison, profitant de ce qu'ils sont
très couards et ne se connaissent pas en armes. C'est donc pour
cette raison, lui semble-t-il, que ces Indiens qu'il amenait n'ont pas
coutume de s'établir près du bord de la mer, au voisinage
de cette terre (...) la terreur d'être mangés les rendait
muets... Ils disaient que leurs ennemis n'avaient qu'un seul œil
et des faces de chiens ; mais l'Amiral croyait qu'ils mentaient et que
ceux qui les capturaient étaient de la seigneurie du Grand Khan
. »
Les 5 et 6 décembre, en quittant Cuba, Colomb eut l'espoir de rencontrer
ces « mangeurs d'hommes » de l'île de Bohio (Ayti) et
de trouver de l'or. Le 9 décembre, il décida de la nommer
la Isla Espanola, alors qu'il faisait escale à Puerto de la Concepcion
(Bahia de los Mosquitos). Il prit possession de la grande île le
12 décembre. La veille, il s'était risqué à
une tentative d'étymologie : « II s'agit de la terre ferme...
qu'ils appellent Cari-taba et elle est chose infinie. Tous ceux de ces
îles vivent en grand-peur de ceux de Caniba et ils semblent avoir
leurs raisons d'être molestés de ces gens astucieux. »
« Je répète donc, dit l'Amiral, ce que j'ai déjà
dit plusieurs fois : que Caniba n'est pas autre chose que ' gens du Grand
Can ', qui doit être très proche d'ici et avoir des navires
qui doivent venir les capturer ; puis comme ils ne reviennent pas, ils
croient que les autres les ont mangés . »
Le lundi 17 décembre, les indigènes d'Ayti lui « apportèrent
certaines flèches de ceux de Caniba ou des Canibales font usage
: ce sont des roseaux qui portent à l'une des extrémités
un petit bout de bois durci au feu, et qui sont très longs. On
leur montra aussi deux hommes à qui il manquait des morceaux de
chair, en leur donnant à entendre que c'étaient les Canibales
qui les avaient mordus et mangés ; l'Amiral ne les crut pas ».
L'Amiral appela le 19 décembre « Mont Caribata, du nom de
la province, qui s'appelle aussi Caribata », une montagne qui semble
être celle de Monte Christi 28. Le dimanche 23 décembre,
Colomb qui avait appris (le 17 décembre) des indigènes le
mot Cacique, consigna pour la première fois « un autre mot
pour désigner les grands personnages que les indigènes appellent
nitayno ; mais il ne savait pas s'il voulait dire gentilhomme ou gouverneur,
ou juge » 29. Bartolomé de Las Casas ajouta la note suivante
: « et la vérité est que cacique était le nom
du roi, et Nitayno voulait dire chevalier ou seigneur important, un gentilhomme
vassal du cacique » .
Après la perte de la Santa Maria (25 décembre), Colomb,
pour remercier le cacique Guanacagari de son aide, lui fit un présent
(26 décembre) : « L'Amiral envoya chercher un arc turc et
une poignée de flèches, il en fit faire une démonstration
de tir, par un homme de sa compagnie qui y était habile. Cela parut
une chose tout à fait extraordinaire à ce seigneur, qui
ne se connaissait pas en armes, puisqu'ils n'en ont ni n'en usent. Cependant
(...), la conversation qui porta sur ceux de Caniba appelés Karib
qui viennent les capturer et sont armés d'arcs et de flèches
sans fer, car dans toutes ces terres, on ne connaît ni fer ni acier,
ni autre métal, sauf l'or et le cuivre.
L'Amiral indiqua par signes à ce seigneur que les Rois de Castille
ordonneraient la destruction des Caribes et qu'il les lui ferait amener
tous, les mains liées. L'Amiral fit tirer la bombarde et l'espingard.
Le Cacique resta émerveillé, voyant l'effet de leur puissance
et leur portée ; quant à ses gens, ils se jetèrent
tous à terre, au bruit des détonations . »
Du 25 décembre au 3 janvier, Colomb entreprit d'édifier
un fort avec les matériaux de la Santa Maria situé près
du village indigène du cacique Guacanagari. Il y laissa trente-sept
à quarante personnes sous l'autorité de Diego de Arana et
nomma cet établissement « la Navidad ».
Le mercredi 2 janvier 1493, en prenant congé de Guacanagari, il
fit une démonstration de force en faisant tirer par une bombarde
sur le flanc du navire échoué pour impressionner les indigènes
: « II lui montra la force qu'avaient et l'effet que produisaient
les bombardes, faisant pour cela armer et tirer un coup contre le bordage
de la nef qui était échouée à terre, parce
qu'était venu dans la conversation le sujet des Caribes, avec lesquels
ces Indiens sont en guerre. L'Amiral fit exécuter aux gens de son
armada une manœuvre d'escarmouche disant au cacique de ne pas craindre
les Caribes, même s'ils venaient. » Le dimanche 6 janvier,
il fut rejoint par la Pinta et les indigènes lui apprirent l'existence
de l'île Yamaye, ou Yemaya (Jamaïque).
Le dernier acte de cette épopée karib se joua du 13 au 18
janvier 1493- La Nina et la Pinta firent une brève escale, la dernière,
le dimanche 13 janvier, sur la côte nord-est de Ayti, dans la baie
de Samana (Punta de las Fléchas) avant d'entreprendre le voyage
de retour. Les Espagnols rencontrèrent sur la plage « des
hommes avec des arcs et des flèches » avec lesquels ils se
mirent à parler et leur achetèrent deux arcs et beaucoup
de flèches. Ils prièrent l'un d'eux de venir sur la caravelle
causer à l'Amiral et il vint. L'Amiral dit qu'il était «
bien plus laid dans ses traits que les autres qu'il avait vus auparavant.
Il avait le visage tout noirci de charbon, alors que dans toutes les autres
régions, ils avaient l'habitude de se peindre de diverses couleurs.
Il portait des cheveux très longs, ramassés et attachés
par derrière, et placés ensuite dans une résille
en plumes de perroquet ; pour le reste, il était aussi nu que les
autres. L'Amiral jugea que ce devait être un de ces Caribes qui
mangent les hommes ». Il l'interrogea sur les Karib et « lui
montra une île non loin de là vers l'est, que l'Amiral dit
avoir vue la veille avant d'entrer dans cette baie. L'indigène
lui dit qu'il y avait là beaucoup d'or ; et en lui montrant la
poupe de la caravelle, qui était très vaste, il lui dit
qu'on y trouvait des morceaux d'or aussi grands ». Il appelait l'or
tuob et ne comprenait pas le mot caona...
De l'île de Matinino, cet Indien dit qu'elle était peuplée
de femmes sans hommes, qu'on y trouvait beaucoup de tuob, c'est-à-dire
de l'or ou du cuivre, et qu'elle était plus à l'est que
Carib. Il dit aussi qu'il y avait beaucoup de tuob dans l'île de
Goanin .
. On s'aperçoit ici que Colomb associe l'or aux Karib. Cette pensée
va le poursuivre et ne l'abandonnera plus jusqu'à son deuxième
voyage. Cette île de Matinino qui se manifeste ainsi le 13 janvier
provient, nous le savons, de la culture géographique de Colomb.
L'Amiral, en effet, se fonde sur les auteurs arabo-musulmans qui ont développé
une géographie des îles du bout du monde et le mythe fameux
du dragon-hydre ma'tinnin. On voit donc par ce mot et par plusieurs autres
termes arabes, almadias (pirogue) par exemple, que Colomb plaque sur l'espace
caraïbe un espace arabo-musulman qu'il connaît mieux par ses
voyages et ses lectures.
Quand les Espagnols raccompagnèrent cet indigène, ils trouvèrent
« au moins cinquante-cinq hommes qui se cachaient derrière
les arbres. Ils étaient tous nus avec des cheveux longs (...) et
chacun d'eux tenait un arc à la main (...) puis ils s'approchèrent
tous de la barque et les marins qui l'occupaient sautèrent à
terre et commencèrent à leur acheter les arcs, les flèches
et leurs autres armes, ainsi que l'Amiral le leur avait ordonné.
Les Indiens leur vendirent deux arcs, mais ils ne voulurent pas en céder
davantage ; ils se disposèrent à attaquer et à s'emparer
des chrétiens. Ils coururent prendre leurs arcs et leurs flèches
à l'endroit où ils les avaient laissés, et ils revinrent
munis de cordes, avec lesquelles ils menaçaient de ligoter les
chrétiens. Ceux-ci les virent courir sur eux mais ils étaient
sur leurs gardes... ils préférèrent les attaquer
les premiers et en blessèrent un autre d'une flèche dans
la poitrine. (...) Les Chrétiens en auraient tué davantage,
si le pilote qui les conduisait ne les en avait empêchés.
(...) Apprenant ce qui venait de se passer, l'Amiral dit qu'il le regrettait
d'une part, et que d'autre part il en était content, car il voulait
que les Chrétiens inspirassent la crainte aux indigènes.
Sans doute, dit-il, ces hommes sont disposés à faire le
mal et probablement croyait-il, qu'ils étaient Carib, ceux des
mangeurs d'hommes. (...) Enfin, si ce ne sont pas des Caribes, au moins
sont-ils leurs voisins, de mêmes coutumes et comme eux, gens sans
peur, tout différents de ceux des autres îles qui sont couards
et sans armes hors de raison ». L'Amiral dit « qu'il aurait
voulu en capturer quelques-uns ».
Le lendemain 14 janvier, Colomb voulut entreprendre une expédition
punitive contre un village de Karib, mais la direction du vent l'en empêcha.
Il reçut la visite d'un cacique qui « lui promit de lui apporter
le lendemain un masque d'or, en lui affirmant qu'il y en avait beaucoup
dans la région, ainsi qu'à Carib et à Matinino ».
Le mardi 15 janvier, Colomb tergiversa, il voulait visiter les îles
de Carib et de Matinino où il y a de l'or et du cuivre «
mais il fut difficile de l'obtenir de Carib, puisqu'il paraît que
ses habitants se nourrissent de chair humaine. Leur île était
visible de l'endroit où ils étaient, et il avait l'intention
de s'y rendre, puisqu'elle se trouvait sur sa route. Il voulait visiter
aussi l'île de Matinino qui, à ce qu'il paraît, était
habitée seulement par des femmes sans hommes. Il se proposait de
visiter l'une et l'autre île et de capturer quelques indigènes
». L'île de Carib serait Puerto Rico, selon Martin Fernandez
de Navarrete .
Finalement, les Espagnols quittèrent la Baie de Samana le mercredi
16 janvier et mirent « le cap à l'est quart de nord-est pour
se rendre à l'île de Carib, là où se trouve
cette population dont tous les habitants de ces îles et régions
ont tellement peur, à cause de l'habitude qu'ils ont de sillonner
les mers dans leurs innombrables canots et de manger les hommes qu'ils
peuvent capturer ».
Dans l'impossibilité de s'attarder davantage, à cause des
caravelles qui faisaient de l'eau par la quille, Colomb abandonna la route
précédente et se remit à voguer en direction de l'Espagne.
Il regretta de n'avoir pas pu se rendre dans l'île de Matinino :
il aurait bien aimé capturer « une demi-douzaine de ces femmes
», étant « certain que ces femmes-là existent
vraiment. A certaine époque de l'année, les hommes venaient
les visiter de l'île Carib qui se trouvait à une dizaine
ou douzaine de lieues de distance. Si elles donnaient le jour à
un garçon, elles l'envoyaient dans l'île des hommes ; et
si c'était une fille, elles la gardaient dans la leur. L'Amiral
dit que ces deux îles-là ne doivent pas se trouver à
plus de quinze ou vingt lieues de l'endroit d'où il venait de partir...
».
L'Amiral mentionna encore le 18 janvier ces deux îles, Matinino
et Carib, dans son journal avant de prendre définitivement la route
du retour : « un oiseau qui s'appelle frégate vint voler
autour de la caravelle et repartit en direction du sud-sud-est : l'Amiral
en déduisit qu'il devait y avoir des îles à proximité.
Il dit qu'à l'est-sud-est de l'île Espagnole, se trouvaient
les îles de Carib et de Matinino, ainsi que beaucoup d'autres ».
Or, au même moment, Colomb se trouvait très au nord de Ayti.
Il ajouta quelques touches supplémentaires à sa fresque
générative des Karib dans les deux lettres qui récapitulèrent
son premier voyage. Il évolua, ayant sans doute réfléchi
sur son expédition pendant le retour. Il insistait particulièrement
sur trois points : le lien qui existe à ses yeux sur la foi des
témoignages indigènes entre l'or et les Karib ; les richesses
potentielles à tirer de la traite indigène (les Karib étant
des captifs privilégiés), le doublet insulaire Carib-Matinino
et l'association qui en découle opposant le géniteur belliqueux
aux femmes de type amazonien.
Il évoqua dans sa lettre à Luis de Santangel du 15 février
1493 ces hommes et ces femmes belliqueux : « Ainsi donc, je n'ai
pas vu de monstres et n'en ai pas eu de nouvelles. Sauf une île
Carib, la seconde à l'entrée des Indes, peuplée de
gens que l'on tient dans toutes les îles pour très féroces
et qui mangent de la chair humaine. Ceux-ci ont beaucoup de canoas sur
lesquels ils courent toutes les îles de l'Inde, pillant en emportant
tout ce qu'ils peuvent. Mais ils ne sont pas plus difformes que les autres
; ils n'en diffèrent que par la coutume de porter les cheveux longs
comme les femmes. Ils usent d'arcs et de flèches. Ils sont féroces
entre tous ces peuples couards à l'extrême degré.
Mais je n'en fais pas plus de cas que des autres. Ce sont ceux-là
qui ont commerce avec les femmes de Matinino, la première île
que l'on rencontre en allant d'Espagne vers les Indes dans laquelle il
n'est aucun homme. Ces femmes ne s'adonnent à aucun exercice féminin,
mais bien à ceux de l'arc et des flèches... et elles s'arment
et se couvrent de lames de cuivre qu'elles ont en abondance. Dans une
autre île que l'on m'assure plus grande que l'Espagnole, les habitants
n'ont pas de cheveux. Il y a là de l'or à ne le pouvoir
compter, et de cela comme du reste les Indiens que j'emmène avec
moi pourront témoigner ». Il finit par avouer aux Rois Catholiques
(lettre du 4 mars 1493) : « Je ne comprenais pas ces gens et eux
ne me comprenaient pas, hormis quand le hasard le permettait, malgré
la peine qu'ils prenaient et moi encore plus, parce que je désirais
avoir une bonne information de tout. »
Colomb proposa au souverain d'organiser la traite des indigènes
car on pourrait, dit-il, - charger autant d'esclaves qu'on ne le peut
compter et qui seront des idolâtres». Il projetait en outre,
et le dit clairement, de « posséder l'ensemble des Indes
et ce qu'il y a à portée de la main...».
Il évoqua les deux îles, Matinino et Caribo, précisant
même au passage son souhait de favoriser la déportation des
Karib : « La première île des Indes les (sic) plus
proches de l'Espagne est toute peuplée de femmes sans aucun homme,
et leur comportement n'est pas féminin ; au contraire, elles se
servent d'armes et font d'autres exercices masculins. Elles portent des
flèches et se parent de plaques de cuivre, métal qu'elles
ont en très grande quantité. Cette île est appelée
Matinino. La seconde est appelée Caribo, distante de la première
de 111 lieues. C'est là que se trouvent les fameux peuples dont
ceux des autres îles ont peur. Ils mangent de la chair humaine.
Ce sont de grands archers. Ils ont beaucoup de canots, presque aussi grands
que des fustes à rames, avec lesquels ils parcourent toutes les
îles des Indes, et sont tellement craints que les autres ne savent
s'en protéger. Ils vont nus comme les autres, mais portent les
cheveux très longs, comme des femmes. Je crois que cette très
grande couardise des habitants des autres îles, qui est sans remède,
peut faire dire que ceux de Caribe sont audacieux, mais je les tiens en
même estime que les autres ; et quand V. Al. (Vos Altesses) ordonneront
que je leur envoie des esclaves, j'espère que la plupart de ceux
que je leur enverrai ou amènerai en seront. Ce sont eux qui ont
commerce avec les femmes de Matinino, lesquelles, si elles mettent au
monde une fille, la gardent avec elles et, si c'est un garçon,
l'élèvent jusqu'à ce qu'il puisse manger seul et
ensuite l'envoient à Caribo. Entre ces îles Caribo et Espanola,
il y a une autre île qui est appelée Bori-quen ; toutes sont
à peu de distance de l'autre côté de l'île Juana,
qu'ils appellent Cuba. Dans la partie la plus occidentale de celle-ci,
dans une des deux provinces où je ne suis pas allé, qui
s'appelle Faba, tous les habitants naissent avec une queue ». Ces
informateurs indigènes lui ont semble-t-il assuré qu'au-delà
de Cuba, « il y a une autre île... plus grande que l'île
Espanola, qu'ils appellent Jamaïque : tous les habitants y sont sans
cheveux et il y a de l'or sans compter ».
A peine Colomb a-t-il terminé de peindre son tableau saisissant
des indigènes en mars-avril 1493 qu'il est aussitôt écouté,
lu, dépassé par des auteurs fascinés par ses découvertes.
Certains éléments de son récit sont étirés,
grossis, enflés. Pietro Martire d'Anghiera évoque lui aussi
à sa manière les Karib dans sa Première Décade
Océanique, quand ils arrivent en Espagne sur les douze caravelles
dirigées par Antonio de Torres, le 30 janvier 1494 : « (après
avoir été amenés au navire de l'Amiral) ils montrèrent
autant de férocité et une figure aussi terrible que les
lions d'Afrique lorsqu'ils se rendent compte qu'ils sont tombés
dans les filets. Il n'y a personne qui ne les ait vus et n'avoue avoir
éprouvé une sorte d'horreur dans ses entrailles, tant est
atroce et diabolique l'aspect que la nature et la cruauté ont imprimé
sur leur visage. Je le dis à titre personnel et au nom de tous
ceux qui, avec moi, sont venus les voir à Médina del Campo
».
Colomb ramena en 1493 plusieurs « pièces » amérindiennes,
en s'inspirant de son expérience africaine. Il poursuivit son entreprise
de traite des indigènes à son second voyage en paraissant
se limiter aux « Cannibales » (« pour le bien des âmes
de ces cannibales et de tous les autres habitants de ces îles, nous
avons pensé que plus nous en enverrons en Espagne, mieux cela vaudra
»48). Il pensait les utiliser comme monnaie d'échange : «
les choses qu'ils apporteraient - les futurs colons espagnols - pourraient
leur être payées en esclaves faits parmi ces cannibales ».
Dans sa Lettre aux Rois de septembre-octobre 1498, Colomb précisa
mieux ses desseins concernant la traite amérindienne : «
on pourrait vendre quatre mille esclaves qui pourraient valoir 20 millions
de plus » (de maravedis). Il estimait qu' « on a besoin de
beaucoup d'esclaves, en Castille, en Portugal, en Aragon, en Italie, en
Sicile ainsi que dans les îles de Portugal et d'Aragon et dans les
Canaries ». D'autre part, ajoutait-il, « je crois qu'on n'en
fait plus venir tellement de Guinée ; et même s'il en venait,
un esclave ici vaut trois de là-bas, à ce que nous voyons.
Moi-même je suis resté dernièrement dans les îles
du Cap-Vert, dont les habitants s'occupent beaucoup dans le trafic d'esclaves,
et envoient sans cesse des navires pour s'en procurer, ce qui leur est
facile, car ils en sont à deux pas ; et malgré tout cela,
on y offrait 8 000 maravedis pour le plus méchant ». Las
Casas jugea sévèrement le comportement de Colomb : «
II voulait, dis-je, remplir tous ces royaumes et ces provinces avec des
Indiens si justement et saintement réduits en esclavage. Il ne
se faisait aucun scrupule du fait que quelques-uns d'entre eux étaient
en train de mourir... -
L'origine des premiers habitants de l'Amérique a suscité
bien des hypothèses. On les a quelquefois associés à
l'Afrique. Les anthropologues Harold S. Gladwin et Legrand Clegg II ont
évoqué la présence de migrants pygmées «
proto-négroïdes » et « proto-australoïdes
» venus d'Amérique par le Pacifique . Avant eux, Armand de
Quatrefages de Bréau (1810-1892), naturaliste et anthropologue
français, s'intéressa aux populations noires : Charruas
du Brésil, Karib, Jamassis de Floride, ayant vécu aux époques
précolombiennes. Le linguiste Léo Weiner avait été
impressionné par des similitudes linguistiques indiquant des influences
africaines et arabes sur des langues vernaculaires utilisées aux
Caraïbes. L'historien de l'art Alexander von Wutheneau avait été
frappé par l'aspect négroïde de figurines précolombiennes
. R.A. Jairaz-Bhoy soutint la thèse de relations entre l'Egypte
de Ramsès III et le Golfe du Mexique et expliqua l'origine des
Olmèques 55. L'anthropologue polonais Andrezej Wiercinski présenta
au 41e Congrès des Américanistes tenu à Mexico en
1974 une communication relative aux squelettes négroïdes trouvés
sur les sites olmèques de Tlatilco, Cerro de las Mesas et Monte
Alban.
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