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LA RESISTANCE DES AFRICAINS
Svétlana ABRAMOVA
Afrique: Quatre siecles de traite des Noirs
Quelle était l'attitude des Africains eux-mêmes
envers le commerce des esclaves?
L'attitude des Africains en la matière est un thème encore
très peu étudié mais que l'on a déjà
falsifié à maintes reprises. Les négriers et les
racistes l'ont falsifié à l'époque et, de nos jours,
cela a été le tour des historiens bourgeois d'orientation
coloniale et néo-coloniale. C'est un thème complexe, et
il nous semble que les africanistes ne disposent pas encore de matériaux
suffisants pour procéder à son étude définitive.
Comme beaucoup d'autres régions du globe, l'Afrique a connu l'esclavage
et la traite des Noirs avant la venue des Européens, nous l'avons
déjà précisé dans cet ouvrage. C'est pourquoi,
lorsque, au début, les Européens commencèrent à
acheter des esclaves, entrant en relations commerciales avec les Africains,
cela fut considéré comme un arrangement commercial ordinaire.
Cependant, dès le début, les rencontres entre Européens
et Africains furent rarement amicales. Des matelots armés se jetaient
sur les Africains venant en confiance ou avec crainte à la rencontre
de ces hommes blancs qu'ils n'avaient jamais vus, ils tuaient ceux qui
résistaient et emmenaient les autres, ligotés, sur leur
vaisseau.

Caravane d'esclaves au Congo ( milieu du XIXe siecle
).
Malgré une évidente supériorité en armement,
les colonisateurs ne purent briser les Africains, leur inspirer une crainte
permanente. Le "télégraphe local", c'est-à-dire
les signaux de fumée ou les tam-tam, annonçait peut-être
l'apparition des terribles étrangers, mais le fait est qu'ils se
heurtèrent de plus en plus souvent non à une résistance,
parce qu'une résistance ouverte aux Portugais équipés
d'armes à feu était impossible, mais à une hostilité
permanente et quotidienne, quand la moindre possibilité était
mise à profit pour les attaquer. Les attaques soudaines, les flèches
empoisonnées accueillaient de plus en plus fréquemment les
Européens.
Gonçalo de Cintra, un des premiers capitaines portugais ayant mis
le pied sur le sol d'Afrique occidentale, fut tué aux abords de
l'île d'Arguin.
En 1455, Luigi di Cadamosto et Antonio Uso di Mare, qui avaient atteint
la Gambie pour la première fois, décidèrent de remonter
le fleuve. Cependant, les Africains attaquèrent leurs navires avec
une telle furie que les matelots refusèrent de poursuivre leur
route et insistèrent pour qu'on rebrousse chemin.

Le clipper négrier americain Nightingale
Dans les conditions de la réalité africaine des XVe-XVIIe
siècles, il ne pouvait se produire de grandes révoltes,
bien organisées, contre les Européens. Dans les régions
où ces derniers pénétraient et qui devinrent par
la suite l'aire d'extension du commerce des esclaves, il n'existait presque
pas de grandes formations étatiques. La politique des colonisateurs
tendait à semer la discorde entre les chefs des différentes
tribus. Les Européens avaient derrière eux les pays les
plus avancés de leur temps, avec leur matériel et leur expérience
militaire. Au début, l'Afrique ne pouvait opposer aux armes à
feu européennes que des arcs et des flèches, de petits détachements
de guerriers de tribus isolées.
Cherchant à se fixer sur la côte, les colonisateurs, devant
la résistance opiniâtre des Africains, construisaient en
hâte des fortifications pour se préserver des attaques des
habitants de la région.

Les forts bâtis par les Européens sur
la côte occidentale de l'Afrique.
Ce n'étaient pas des constructions de fortune,
bâties à la va-vite, il s'agissait de châteaux forts
ayant de hautes murailles et dotés d'une quantité de pièces
d'artillerie. Ces places fortes appartenaient à différents
pays dont les représentants commerciaux étaient très
souvent en mauvais rapports les uns avec les autres. Ces forts ne pouvaient
défendre les Européens contre les autres Blancs: les boulets
de canon passaient facilement au-dessus des murailles, comme le constataient
les contemporains. Il est évident que, dès le début,
ces forts furent construits dans le seul but de se protéger contre
les habitants du pays.
Les premiers temps, les Européens réussirent presque toujours
à repousser les assaillants. Mais lorsque les Africains apprirent
à manier les armes à feu qui leur inspirèrent tout
d'abord une peur panique, ils réussirent parfois, en dépit
d'une résistance furieuse des colonisateurs, à prendre les
forts et à incendier les factoreries. C'est ce qui arriva souvent
dans la seconde moitié du XVIIe siècle.
Dans les publications étrangères consacrées au commerce
des esclaves, on explique d'ordinaire les attaques dont faisaient l'objet
les forts et les factoreries par la soi-disant férocité
des Africains et leur goût du pillage. Parfois, leur hostilité
était mise sur le compte de la politique des colonisateurs qui
cherchaient à porter le maximum de tort à leurs rivaux,
d'abord commerciaux, puis coloniaux, en se servant des habitants de la
région.
Il est certain que la politique basée sur le principe "diviser
pour régner" influençait les actes des Africains, mais
expliquer leurs attaques contre les Européens en invoquant seulement
cela revient à minimiser très fortement la lutte des Africains.
Ces actions s'expliquaient, au premier chef, par la haine des envahisseurs.
La lutte contre les conquérants et colonisateurs européens
s'est surtout déployée dans la période précédant
le XVIIIe siècle qui fut, pour l'Afrique, le siècle de la
traite des Noirs. Durant cette période, l'ensemble de la politique
des Européens en Afrique occidentale fut conditionné par
ce commerce. C'est pourquoi la résistance des Africains au XVIIIe
siècle aurait dû être dirigée contre les négriers.
Or, aussi paradoxal que cela puisse sembler à première vue,
il n'y a pas eu, en Afrique, de révolte dirigée contre le
commerce des esclaves. Jusqu'à maintenant, tout au moins, nous
ne disposons d'aucuns renseignements sur de semblables actions.
Entre-temps, et nous en avons de nombreux témoignages, les révoltes
d'esclaves étaient très fréquentes pendant le voyage
à travers l'Atlantique et n'en finissaient pas, également,
dans les colonies du Nouveau Monde. La conclusion qu'en tiraient les historiens
bourgeois, fort connue et toujours appuyée par les négriers
et les colonialistes, était la suivante: les Africains connaissaient
l'esclavage depuis longtemps, et c'était devenu pour eux une condition
habituelle, ils ne protestaient pas contre cela. Voilà pourquoi
il n'y avait pas de révoltes d'esclaves en Afrique. Sur les navires
et dans les plantations du Nouveau Monde, les Africains étaient
traités très cruellement, c'est pourqoui ils se révoltaient
et s'évadaient à la première occasion. Ils prenaient
la fuite non parce qu'ils ne voulaient pas être esclaves, mais parce
qu'ils ne supportaient pas d'être cruellement traités, affirmaient
les partisans de la traite des Noirs. "Traitez mieux les esclaves
africains, et il n'y aura plus de révoltes", répétaient
ceux qui prenaient la défense du commerce des esclaves. D'autre
part, démontrant qu'il était souhaitable que la traite atlantique
continue, ces mêmes gens déclaraient que l'exportation des
Africains hors de leur pays est un bien pour eux du fait que, soi-disant,
l'esclavage en Afrique est beaucoup plus terrible que dans le Nouveau
Monde, que les captifs ont une vie bien meilleure dans les plantations
d'Amérique et des Indes occidentales que chez eux. Curieusement,
on n'a encore jamais confronté la première et la seconde
affirmation des marchands d'esclaves. Se basant sur elles, on aurait pu
s'attendre à de fréquentes révoltes contre la traite
des Noirs en Afrique, mais il n'en fut rien.
Comment se fait-il, tout de même, qu'il n'y ait pas eu lutte contre
la traite des Noirs par les Européens sur l'Atlantique, mais seulement
une résistance d'esclaves isolés, qui cherchèrent
à se sauver eux-mêmes et à sauver leur famille de
la réduction en esclavage? Pourquoi ceux qui réussissaient
à fuir les caravanes d'esclaves ne pouvaient-ils généralement
pas compter sur l'aide des habitants de la région, espérer
qu'on les cacherait et les aiderait à regagner leur pays? Si quelqu'un
rencontrait un esclave en fuite, il vendait presque toujours ce fuyard
à un négrier européen ou à un marchand africain.
Pour comprendre cet état de choses, il faut se représenter
la réalité africaine du XVIIIe siècle, essayer de
comprendre la mentalité de ces hommes qui, depuis plus de deux
cents ans, vivaient dans les conditions du désordre dépravant
de la traite des Noirs.
La durée de ce trafic en a fait quelque chose d'habituel pour les
Africains, et sa cruauté était acceptée comme inhérente
au phénomène. Les gens en avaient fait leur profession,
c'était une source permanente de revenus. Toute personne volée,
enlevée, plus faible que soi, pouvait apporter un profit concret
et immédiat: des marchandises, des armes, du vin.
A cette époque, l'activité la plus avantageuse n'était
pas un travail productif mais la chasse à l'homme, les guerres
qui avaient pour but de faire des prisonniers afin de les vendre.

Caravanes d'esclaves approchant du rivage.
Personne ne voulait être une victime et c'est pourquoi tous cherchaient
à devenir des chasseurs. Pour ne pas être réduit en
esclavage en Afrique à cette période, il fallait devenir
soi-même un marchand d'esclaves, vendre les autres et se rappeler
constamment que quelqu'un d'autre, plus habile et plus chanceux, pouvait
se saisir de toi à n'importe quel moment et te vendre comme esclave
aux Européens.
La traite des Noirs a été à l'origine d'une horrible
dévaluation de la vie humaine. Elle a entraîné une
dégradation morale, la disparition des plus belles qualités
humaines, une déformation de la mentalité, la dégradation
morale des marchands d'esclaves comme des captifs eux-mêmes.
Elle n'a pas rassemblé les hommes mais les a divisés, les
a isolés, elle a été cause d'un incroyable isolement
d'une tribu par rapport aux autres, d'un individu par rapport aux autres.
Chacun essayait de se sauver soi-même, ainsi que de sauver ses parents
les plus proches, sans penser aux autres.
Il n'existe malheureusement presque pas de documents pouvant relater comment
se comportaient les différents groupes humains réduits en
esclavage. Certains n'avaient pas le courage de lutter ouvertement, mouraient
de nostalgie, se suicidaient ou bien travaillaient, attendant la mort
avec indifférence. Outre un traitement cruel, il y avait encore
le mal du pays, une nostalgie irréductible. Qui étaient
ces hommes? Certains étaient des traîtres, ils devenaient
les surveillants de leurs compagnons d'infortune. Qui étaient-ils?
A quelle couche sociale appartenaient-ils?
Nous savons que la résistance à la traite des Noirs, aux
enlèvements de captifs a existé en Afrique: les gens s'évadaient
des caravanes d'esclaves, ils opposaient une résistance au moment
du chargement dans les navires. Des voyageurs ont rapporté qu'ils
avaient vu des villages entourés de palissades de bois très
hautes, capables de protéger contre les raids des chasseurs d'esclaves.
Mais si nous avons des renseignements sur les évasions dans les
caravanes d'esclaves, il n'existe pas de récits attestant que les
fuyards avaient réussi à revenir chez eux. Les témoins
ont déclaré que ces gens avaient à nouveau été
capturés en cours de route et vendus aux négriers.
On châtiait cruellement les esclaves en fuite dans le Nouveau Monde,
mais il y a quand même eu des nègres marron à la Jamaïque
et à Cuba, des villages d'esclaves en fuite au Brésil, des
centaines de révoltes aux Etats-Unis. Pourquoi ces gens, qui ne
s'opposaient pas ouvertement à la traite des Noirs en Afrique,
se révoltaient-ils dans le Nouveau Monde? Le contraire aurait été
plus logique. La cruauté des planteurs était-elle la seule
cause des évasions et des révoltes? Probablement, non. Il
se pourrait que l'absence de révoltes contre la traite des Noirs
en Afrique et de fréquentes insurrections d'esclaves dans le Nouveau
Monde témoignent, en premier lieu, du degré de développement
du commerce des esclaves en Afrique, du fait aussi qu'il était
beaucoup plus répandu et que ses conséquences étaient
bien plus profondes que nous ne l'imaginons.
Dans les pays du Nouveau Monde se révoltaient avant tout contre
l'esclavage les Africains qui furent toujours contre la traite des Noirs.
Les révoltes des captifs africains en Amérique et aux Indes
occidentales attestent et prouvent que beaucoup d'Africains étaient
opposés au trafic des esclaves et protestaient contre l'esclavage.
Or, en Afrique, ils ne pouvaient agir contre cela, car s'ils préparaient
seulement de semblables actions ou en parlaient, on les vendait aussitôt
aux négriers européens ou les tuait. Il n'y avait pas d'endroit
sur ce continent où l'on pût fuir le commerce de chair humaine.
Et c'est bien pour cela que jusqu'à maintenant nous ne connaissons
pas une seule grande révolte, dirigée contre ce trafic.
Les Africains se contentaient parfois de se défendre mais ne passaient
jamais à l'offensive contre les négriers. La résistance
active fut presque toujours le courage insufflé par le désespoir
des quelques individus, généralement voué à
l'échec.
Par ailleurs sont absolument fausses les affirmations selon lesquelles
les Africains ne protestaient pas contre l'état d'esclave du fait
qu'il leur était habituel. Bien au contraire, du moment de leur
capture sur le sol natal et jusqu'à la fin de leur vie dans les
plantations des Indes occidentales et d'Amérique, les Africains
ne cessaient de lutter pour recouvrer la liberté. Fort souvent,
ils préféraient la mort à l'esclavage lorsqu'ils
voyaient qu'il n'y avait aucun espoir de se libérer.
Dans les caravanes, les esclaves avaient les mains liées, ils étaient
attachés par le cou et escortés de gardes armés jus-qu'
aux dents, de négriers. Et, en dépit de cela ils tentaient
de fuir à la moindre occasion favorable.
Les marchands s'efforçaient de ne pas garder longtemps chez eux
les esclaves capturés, ils craignaient des révoltes, des
évasions. Les factoreries étaient bien protégées:
des canons pointaient sur les murailles dont une partie était tournée
vers l'intérieur et visait les baraquements des esclaves: ces derniers
se révoltaient souvent.
Les négriers estimaient que les esclaves essayaient le plus souvent
de fuir au moment du transport depuis la côte jusqu'au navire. Jusque-là,
ils ne s'étaient pas représentés leur sort futur
et croyaient qu'on allait les vendre dans leur propre pays. Pourtant,
c'est là que la lutte était inutile, car les négriers
surveillaient les Africains avec un soin particulier durant cette opération.
Les esclaves enchafnés se jetaient sur les matelots et les gardes,
ils sautaient à la mer, mais les chaînes ne leur permettaient
pas de nager et ils se noyaient. Comme l'ont écrit des témoins
oculaires, si un Noir qui s'était jeté à l'eau voyait
qu'une chaloupe, conduite par des Européens, s'approchait de lui
pour le retirer de l'eau, il préférait se noyer que de se
laisser attraper par le négrier.
Les esclaves épuisés, transportés à bord du
vaisseau, rassemblaient toutes leurs forces pour reconquérir leur
liberté. Les plus forts et les plus décidés menaient
une lutte active: ils fomentaient une révolte, attaquaient l'équipage
du négrier, s'emparaient même parfois du navire. Ceux qui
n'avaient pas la force ou le courage d'intervenir ouvertement résistaient
au marchand d'esclaves passivement, avec opiniâtreté et insistance.
Les conditions spéciales de la traite des Noirs qui vouaient d'avance
à l'échec la plupart des révoltes, ont fait surgir
des formes particulières et terribles de résistance passive
au cours du "voyage". Fous de désespoir, de nombreux
esclaves préféraient mourir que de rester captifs. Les matelots
de quart pendant le "passage moyen" devaient veiller à
ce que les esclaves ne sautent pas par-dessus bord. Souvent, pendant les
révoltes, lorsque les Africains voyaient que les négriers
étaient les plus forts, ils se jetaient aussi à l'eau [267,
p. 194-198].

Embarquement d'esclaves sur le brick portugais Paquito,
à bord duquel le navire de patrouille découvrit 686 captifs
(1837).
Une autre forme de résistance passive était le refus de
se nourrir, ce qui aboutissait à des épidémies sur
le bateau et à une mortalité massive de captif s. Les coups,
la torture n'etaient d'aucun secours: les Africains ne voulaient pas être
des esclaves. Beaucoup de négriers affirmaient que l'unique cause
de ce refus de s'alimenter était la nostalgie.
Cette façon de se laisser mourir était si répandue
parmi les Africains qu'en Angleterre, on fabriquait, outre des fers, des
colliers, des chaînes et des cadenas destinés aux esclaves,
des appareils spéciaux en métal qu'on introduisait dans
la bouche des esclaves refusant de manger, car cela permettait de les
nourrir de force [106, v. 1, p. 377].
D'autres encore tentaient de lutter ouvertement et les actes les plus
désespérés avaient lieu lorsque le navire négrier
n'était pas encore très éloigné des côtes
africaines. Les captifs pouvaient avoir l'espoir de regagner leur pays
d'origine.
Les communications sur les révoltes à bord des négriers
deviennent chose courante au XVIIIe siècle, dans les documents
coloniaux. Il s'est conservé des papiers relatifs aux nombreux
cas où des primes d'assurances furent versées aux propriétaires
de navires ayant fait naufrage à la suite d'une révolte
des esclaves [183, p. 89]. Dans les années 30 du XVIIIe siècle,
les hommes d'affaires de Bristol se plaignaient de voir leurs revenus
baisser dans le secteur de la traite des Noirs. L'une des raisons principales
de ce phénomène étaient les révoltes d'esclaves
à bord des négriers.
Les défenseurs de la traite des Noirs cherchaient à prouver
que les révoltes sur les navires ne se produisaient qu'au voisinage
des côtes africaines, qu'ensuite les Africains s'habituaient, soi-disant,
à leur état, que tous les troubles durant le voyage à
travers l'Atlantique ne s'expliquaient que par le traitement cruel infligé
par l'équipage [133, p. 118]. Ces assertions ne correspondent absolument
pas à la vérité. Nous possédons justement
le plus grand nombre de renseignements à propos des révoltes
qui s'étaient produites durant le "voyage". Les capitaines
remettaient habituellement aux armateurs ou à la direction de la
compagnie un compte rendu écrit sur les événements
pour la durée de la navigation. Les communications concernant les
navires disparus étaient enregistrées.
Les rapports des capitaines négriers indiquent que les préparatifs
au "voyage" s'effectuaient en tenant compte du fait qu'il pouvait
y avoir une révolte d'esclaves n'importe quand. On estimait que
le moment le plus dangereux était celui où l'on distribuait
la nourriture. Des barricades étaient dressées autour de
l'endroit où se faisait la distribution. Des matelots se plaçaient
derrière les barricades, avec leurs fusils chargés. Les
canons du vaisseau étaient pointés sur les esclaves, les
canonniers se tenant près des pièces avec les mèches
allumées. Les fers des esclaves-hommes étaient vérifiés
chaque jour.
Ces révoltes au cours du "voyage" se distinguaient par
une violence particulière étant donné que ni l'équipage
du navire ni les esclaves ne pouvaient attendre de secours de nulle part
et que les deux parties combattaient pour sauver leur vie. Une fois la
révolte matée, les négriers châtiaient les
esclaves avec cruauté. Néanmoins, ni les exactions ni les
tortures ne pouvaient arrêter les captifs. Il y a eu des cas où
les esclaves se révoltèrent à deux reprises sur le
même bateau pendant le "voyage".
Il n'est resté quelquefois que de brèves communications
à propos de la prise de vaisseaux par les esclaves, sans que l'on
sache ce qui s'y était passé.
Voici plusieurs exemples, tirés de l'ouvrage du chercheur français
Dieudonné Rinchon, sur le trafic négrier à Nantes
Année du départ de Nantes |
Nom du bateau |
Tonnage |
Membres de l'équipage |
Destination en Afrique |
Nombre d'esclaves achetés |
Destination en Amérique |
1768 |
Furet |
45t |
13 |
Guinée |
17 |
Pris par les nègres |
1774 |
Nanette |
36t |
6 |
Sénégal |
_ |
Pris par les Noirs |
1788 |
Augustine |
55t |
11 |
Angola |
_ |
Pris par les Noirs |
1788 |
Véronique |
175t |
23 |
Angola |
_ |
Pris par les Noirs |
(nous conservons la terminologie de l'auteur) [253, p. 267, 275, 292].
Remarquons qu'on dispose ici de renseignements ne touchant que des bateaux
relativement petits. Si, auparavant, l'arrivée d'un négrier
en vue des côtes semait la terreur parmi les Africains: ils comprirent
peu à peu qu'une attaque soudaine pouvait réussir. Si
c'était un grand navire, bien armé, ils évitaient
de l'attaquer, mais lorsqu'il s'agissait de bateaux de petit tonnage,
des détachements d'Africains armés non seulement d'arcs
et de flèches mais encore d'armes à feu montaient souvent
à l'attaque. Cela se passait la plupart du temps au moment où
les esclaves se révoltaient à bord, ce qui multipliait
les chances de succès. Les Africains n'avaient pas besoin de
ces navires et, lorsqu'ils les prenaient, ils les brûlaient ou
bien levaient l'ancre de sorte que le bateau partait à la dérive.
Ces navires disparaissaient sans laisser de trace.
On pourrait énumérer longuement les cas où des
voiliers furent enlevés par les esclaves mais combien d'exemples
de résistance sont restés dans l'ombre? Une quantité
de navires négriers disparaissaient sans laisser de traces durant
le "voyage". Les Africains^ après avoir pris le bateau
mais ne sachant pas le gouverner, mouraient de faim et de soif, faisaient
naufrage sur des récifs. Des marins ont rapporté qu'ils
avaient rencontré des navires à bord desquels l'équipage
européen gisait, mort, et les esclaves étaient dans un
état de complet épuisement, à moitié vivants.
Sur d'autres bateaux, il n'y avait que des cadavres desséchés
d'esclaves ou, au contraire, seulement des matelots tués.
Chez de nombreux peuples africains il existe une croyance en vertu de
laquelle l'âme d'un homme, après sa mort, où qu'il
soit mort, retourne au pays natal.
C'est ainsi qu'un soir où une caravane d'esclaves avait fait
halte pour la nuit, David Livingstone entendit chanter.
"Six esclaves chantaient comme s'ils ne sentaient pas le poids
ni la honte de leur joug. Je demandai quelle était la cause d'une
pareille joie, on m'a répondu qu'ils se réjouissaient
à l'idée de revenir après leur mort et d'apparaître
comme des fantômes afin de tuer ceux qui les avaient vendus...
L'un d'eux chantait: "O, toi, tu m'as envoyé sur la Mante
(la côte), mais lorsque je mourrai, le joug tombera, et je reviendrai
chez moi pour me présenter à toi et te tuer." Alors
tous les autres reprenaient en chur et les paroles du refrain
étaient composées des noms de ceux qui les avaient vendus
comme esclaves" [208, v. 1, p. 306].
Les marchands d'esclaves disaient souvent que les suicides des Africains,
sur les négriers, étaient suscités par la croyance
qu'ils reviendraient chez eux après leur mort. C'était
très certainement la cause d'un certain nombre de suicides. Or,
si à la nostalgie du pays venait se mêler le désir
de se venger du marchand d'esclaves, ces hommes pouvaient vraiment se
laisser mourir. Mourir pour pouvoir ensuite faire payer ses actes à
celui qui les avait vendus!
Les marchands relevaient habituellement une indocilité particulière
chez certains peuples et certaines tribus d'Afrique. Ils estimaient
qu'il fallait faire preuve de beaucoup de prudence s'il y avait parmi
les esclaves des Mina et des Koro-mantins, toujours prêts à
s'évader ou à se révolter. D'autres mentionnaient
l'audace des Ewe, d'autres encore parlaient de l'impossibilité
de briser l'âme fière des esclaves Ashanti ou bien mettaient
en garde contre l'insoumission permanente des esclaves achetés
dans la région de Kilwa et de Mom-bassa, etc. Les peuples africains,
chacun en particulier, stupéfiaient les Européens par
leur inacceptation intransigeante de leur état d'esclaves, leur
volonté d'être libres, leur audace et leur opiniâtreté
dans la lutte.
Il ne serait pas juste de dire que certains peuples luttaient contre
les négriers alors que d'autres acceptaient leur état
d'esclaves. De même que les Africains de la Côte-de-l'Or,
ceux de la Côte des Esclaves luttaient contre l'esclavage, ceux
de la Sierra Leone se révoltaient sur les navires, ainsi que
ceux exportés du littoral du golfe du Bénin et d'Angola,
que les captifs vendus comme esclaves non loin de Tête, de Quelimane
et à Zanzibar.
Par conséquent, cette opiniâtre résistance aux négriers
prouve que les Africains, comme tous les peuples de la planète
quelle que fût leur race, aspiraient à vivre libres. Mais
leur désir de liberté s'accommodait de l'acceptation du
trafic des esclaves dans son ensemble, et les amenait parfois à
le soutenir.
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