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INTRODUCTION
Les premiers esclaves africains furent amenés
en Europe en 1442.
Un demi-siècle plus tard, Christophe Colomb découvrait l'Amérique,
et des bateaux chargés d'esclaves se mirent à faire la navette,
sur l'Atlantique, entre l'Afrique et l'Amérique...
Le temps passait, les années constituaient des
décennies, les décennies des siècles, les siècles
se succédaient. La Russie s'était arrachée au joug
tatare, Giordano Bruno avait été brûlé sur
la place des Fleurs, Léonard de Vinci, Raphaël et Shakespeare
s'étaient fait connaître au monde, la tumultueuse époque
de Pierre-le-Grand avait pris fin, l'étoile de Napoléon
s'était levée puis éteinte, le Manifeste abrogeant
le servage en Russie avait été signé, Konstantine
Tsiolkovski, fondateur de la théorie moderne de la cosmonautique,
était né, mais des navires chargés d'esclaves continuaient
à circuler entre les côtes de l'Afrique et celles du Nouveau
Monde.
Le trafic des esclaves s'est poursuivi durant plus de quatre siècles.
De génération en génération, on choisissait
pour les vendre les Africains les plus sains et les plus forts, on les
transportait par-delà l'océan par centaines et centaines
de milliers. A la suite de cette migration d'une ampleur sans précédent
vers le Nouveau Monde, qui s'effectua sous la violence et par contrainte,
une nouvelle race s'y est pratiquement implantée, comptant au moins
10 à 12 millions d'hommes. Actuellement, rien qu'aux Etats-Unis,
les descendants de ces esclaves se chiffrent à 25 millions d'hommes,
et dans les Indes occidentales britanniques, chez huit habitants sur dix,
on trouvera une part de sang africain.
Karl Marx range la traite des Noirs parmi les moments essentiels de l'accumulation
primitive. «La découverte des contrées aurifères
et argentifères de l'Amérique, la réduction des indigènes
en esclavage, leur enfouissement dans les mines ou leur extermination,
les commencements de conquête et de pillage aux Indes orientales,
la transformation de l'Afrique en une sorte de garenne commerciale pour
la chasse aux peaux noires, voilà les procédés idylliques
d'accumulation primitive qui signalent l'ère capitaliste à
son aurore» [7, p. 718].
Dans chaque colonie on prenait ce qui, à la période présente,
procurait le maximum de profit. Un flot de pierres précieuses et
de métaux précieux, arrosés du sang des Indiens,
déferlait d'Amérique en Europe. On importait des pays d'Orient
les épices, l'or, les pierres précieuses. Il s'est avéré
qu'en Afrique, la marchandise la plus avantageuse a été
les esclaves. Voilà pourquoi les premiers siècles de colonialisme
en Afrique ont surtout été liés non pas à
l'annexion de territoires ou au pillage de la population, comme cela s'est
passé dans le Nouveau Monde et dans les pays d'Asie, mais à
l'exportation des esclaves.
C'est ainsi que le rôle de l'Afrique dans la division mondiale du
travail à la période de l'accumulation primitive fut de
servir de réserve inépuisable de main-d'œuvre pour
le travail dans les plantations et les mines du Nouveau Monde.
Les esclaves noirs ont été les créateurs des colonies
prospères que les pays d'Europe ont acquises aux Indes occidentales,
ce sont eux également qui insufflèrent la vie aux mines
et aux plantations du Brésil, de Cuba, de Haïti. Le puissant
empire du «coton roi», dans le Sud des Etats-Unis, n'a existé
que grâce aux esclaves noirs qui travaillaient dans les plantations.
La rapide poussée de certaines villes d'Europe et d'Amérique,
comme Liverpool, Bristol, Nantes, New York, la Nouvelle-Orléans,
Rio de Janeiro et bien d'autres, a été le résultat
de leur participation à la traite des Noirs.
Les hommes d'affaires européens et américains faisaient
fortune en troquant, en Afrique, des marchandises contre des esclaves
et ils retiraient des profits encore plus importants de la vente des Noirs
dans les Indes occidentales et en Amérique. Les produits des plantations:
coton, canne à sucre, tabac et autres marchandises étaient
expédiés en Europe où ils servaient de matières
premières à l'industrie en développement. La vente
des produits coloniaux en Europe était source de nouveaux profits
pour les négociants et marchands d'esclaves. C'était justement
ce qu'on appelle le trafic triangulaire (Europe-Afrique-Indes occidentales
ou Amérique-Europe) qui rapportait des bénéfices
fabuleux tant aux marchands d'esclaves et planteurs qu'aux entrepreneurs
européens et américains.
Quant à l'Afrique, le trafic des esclaves ne lui a apporté
que guerres et dévastations, pillages et violences. Les pertes
en hommes, impossibles à évaluer, ont entravé le
développement des forces productives du continent. Le terrible
héritage de la traite des Noirs, le racisme à l'égard
des Africains que l'on considérait comme une race de «second
ordre» par rapport aux Européens, existe toujours.
L'histoire de la traite négrière peut être divisée
en trois grandes périodes, la première allant du milieu
du XVe siècle, lorsque les navigateurs portugais firent leur apparition
sur les côtes d'Afrique occidentale, jusqu'au milieu du XVIIe siècle.
Au XVe siècle et jusqu'en 1510, les esclaves étaient acheminés
en Europe. Avec la création de colonies espagnoles aux Indes occidentales
après 1510, commence l'exportation d'esclaves africains vers le
Nouveau Monde. Durant toute cette première période, le transfert
des esclaves depuis l'Afrique, tout en devenant plus important chaque
année, demeure assez réduit, car le système de la
traite des Noirs ne s'était pas encore constitué. Les esclaves
sont presque exclusivement emmenés depuis la côte occidentale
d'Afrique.
A partir du milieu du XVIIe siècle, l'essor du capitalisme a entraîné
une extension des plantations aux Indes occidentales et en Amérique.
L'importation d'esclaves africains dans les colonies américaines
a brusquement augmenté et un système d'esclavage des plantations
s'est progressivement formé. C'est là le début de
la seconde période de la traite des Noirs, qui s'est prolongée
formellement jusqu'en 1807-1808, moment où le trafic des esclaves
fut officiellement interdit par l'Angleterre et les Etats-Unis, les plus
grandes puissances pratiquant le commerce des esclaves à l'époque.
De fait, la seconde période a pris fin dans les années 80
du XVIIIe siècle, lorsque a débuté la révolution
française. Cette période et, surtout le XVIIIe siècle,
est celle d'une traite des Noirs libre, sans restrictions aucunes. Les
grandes compagnies commerciales et des négociants entreprenants
frétaient alors dans presque tous les pays d'Europe des navires
qui devaient ramener des esclaves. A la fin du XVIIe siècle s amorça
un commerce d'esclaves régulier des colonies anglaises d'Amérique
du Nord, les futurs Etats-Unis. C'est surtout d'Afrique occidentale que
l'on ramenait des esclaves aux XVIIe et XVIIIe siècles, le nombre
d'esclaves transportés d'Afrique orientale en Europe et en Amérique
était peu important.
La troisième période de la traite des Noirs, après
son interdiction par l'Angleterre et les Etats-Unis, est celle où
le trafic s'effectue en contrebande. Au XIXe siècle, la quantité
d'esclaves acheminés n'a pas été inférieure
à celle des siècles précédents, et même
parfois supérieure, on les achetait en Afrique occidentale et en
Afrique orientale.
La traite des Noirs atlantique s'est achevée vers les années
70 du XIXe siècle. Ce n'est pas parce que l'Angleterre et d'autres
pays capitalistes l'ont combattue qu'elle a pris fin. A cette époque,
la victoire remportée par les troupes du Nord dans la Guerre de
Sécession aux Etats-Unis avait fait disparaître le plus grand
marché d'esclaves du Nouveau Monde, tandis que les conquêtes
coloniales débutaient, rendant impossible l'acheminement d'esclaves
d'Afrique. La lutte contre le trafic d'esclaves, la conclusion d'accords
sur l'interdiction de la traite négrière avec les chefs
africains ont été mises à profit par les colonisateurs
lors du partage du continent qui commençait. C'est ainsi que la
fin du commerce d'esclaves à destination de l'Europe et de l'Amérique
a coïncidé avec l'aube de l'ère du partage colonial
de l'Afrique.
Bientôt, lorsque des colonies commencèrent à se constituer
en Afrique orientale, les Européens s'efforcèrent de combattre
aussi le trafic d'esclaves arabe. De même que sur la côte
occidentale, la lutte contre le commerce arabe fut mise à profit
par les conquérants européens. En 1890, à la Conférence
internationale de Bruxelles, un Acte général de lutte contre
le commerce des esclaves était signe. On peut estimer que cette
année clôture l'époque du trafic des esclaves pour
l'Afrique.
Bien que cette époque s'éloigne dans le passé, on
continue à l'étudier et à s'y intéresser toujours
davantage. Cela s'explique par l'attention manifestée par les Africains
pour leur histoire, par le rôle croissant de l'Afrique dans les
relations internationales et un intérêt de plus en plus soutenu
pour leur passé, pour leurs ancêtres africains de la part
des Afro-Américains, descendants des esclaves noirs, amenés
jadis en Amérique.
(Afrique: quatres siecles de traite des Noirs - Svétlana Abramova)
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